La rue des masques

Publié le par Janick

C'est au temps où les Romains firent la conquête de la Savoie que fut créée la rue des Masques. Auparavant, il n'y avait là que d'énormes rochers amoncelés, des blocs de pierre monstrueux sur les sommets desquels venaient de temps en temps gambader les marmottes. Un matin des habitants de la plaine de Calme, près du plan de Phazy, revenant de cueillir aux environs des tiges de lavande, voient que les rochers s'étaient disjoints et que les blocs de pierre se séparaient lentement. Quelques-uns, tremblant d'effroi, s'enfuirent vers le village ; les autres restèrent là, comme cloués par la peur, s'attendant à être engloutis.

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On eût dit que la face du monde allait se renouveler. Les marmottes s'enfuyaient de leurs terriers en sifflant ; des aigles planaient au-dessus de la montagne en jetant des cris perçants ; parfois on entendait venant au-dessous du sol comme des frémissements sourds semblables aux roulements du tonnerre, auxquels se mêlait le bruit de voix étranges qui s'appelaient et se répondaient.

Résultat de recherche d'images pour "plan de phazy" Ce ne fût que le soir de deuxième jour que cessèrent les clameurs souterraines, que les rochers interrompirent leur dislocation, les blocs de pierre ne se séparèrent plus, et la rue des Masques fut définitivement créée. Peu à peu les habitants se rassurèrent et, comme au fond de la gorge, l'herbe croissait drue et fine, les bergers et les bergères y conduisirent leurs troupeaux.

Pendant longtemps, pendant même des siècles, on n'entendit parler de rien ; mais un jour, une bergère raconta qu'en voulant ramener une chèvre qui s'était écartée, elle s'était trouvée face à face avec un géant noir qui l'avait menacée du doigt. Elle s'était évanouie de frayeur, mais n'avait plus vu personne en rouvrant les yeux... Deux mois plus tard, une autre bergère vit deux géants qui disparaissaient dans la terre à l'extrémité du vallon. Le lendemain, ce fut le tour d'un berger, le surlendemain le tour d'un autre, puis d'un troisième ; un quatrième fut même surpris par une troupe de nains qui, durant toute la nuit, le forcèrent à danser le sabbat avec eux...

Les pâtres ne conduisirent plus leurs troupeaux paître dans le ravin.

Dix ans plus tard, des  voyageurs passèrent sur le chemin, près de la rue des Masques, à la nuit tombée. Ils entendirent un grand bruit de voix et virent des lumières dans les rochers. L'un des voyageurs s'approcha et reconnut les nains et les géants ; les pâtres avaient parlé. Les nains, qui l'avaient vu, le poursuivirent un instant. Il pouvait à peine balbutier quand il rejoignit ses compagnons. Le lendemain, vers la même heure, un charretier suivait le même chemin. Son cheval prit peur, s'emballa et vint s'abattre au tournant de la route, où il se tua. Le charretier avait dû voir des choses horribles, car il n'en parlait jamais et frémissait de terreur chaque fois que quelqu'un y faisait allusion devant lui.

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Les voyageurs cessèrent de passer par le chemin au moment où la nuit tombait.

Cela dura des années. Les sorciers avaient leur clairière ; les masques, comme on les appelait, avaient leur rue.

Un jour, le bruit courut dans les villages que, durant la nuit de Noël, les sorciers perdaient leur pouvoir, se cachaient au fond de leurs grottes et ne reparaissaient que le lendemain soir ; des vieillards affirmèrent, et des jeunes constatèrent le fait.

Bien des années plus tard, on prétendit que de riches trésors étaient cachés dans les flancs de la montagne, que les sorciers y recelaient l'or et l'argent qu'ils fabriquaient et que, dans cette nuit sainte de Noël, juste au moment où sonnaient les douze coups de minuit, la grotte s'ouvrait toute grande et que chacun pouvait emporter sa charge d'or. Mais gare ! Avant que le dernier coup ne fût sonné, il fallait être sorti de la grotte sous peine d'être enseveli avec toutes les richesses de la montagne.

 

 

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