Les acheteurs d'esprit

Publié le par Janick

Il y a fort longtemps, les habitants de Saint-Laurent s'entendaient accuser de ne point avoir d'esprit. Le reproche finit par leur être intolérable. Un jour, ils se réunirent pour en aviser. Les délibérations ne furent pas longues. Le conseil municipal vota à l'unanimité une somme de 100 livres et chargea deux conseillers de se rendre à Chambéry pour se procurer de l'esprit. Dans une grande ville, cela devait se trouver facilement.

Les acheteurs d'esprit

Sur place, les conseillers avisent deux jeunes gens auxquels ils demandent où ils pourraient acheter l'esprit.

- Ah ? C'est de l'esprit que vous voulez ? J'ai ce qu'il vous faut. Donnez-moi l'argent, je vais en quérir un bocon (morceau).

Le jeune gars part. Il se procure une souris, l'enferme dans une petite boîte et revient trouver des Saint-Laurentins, enchantés de ne pas avoir eu à chercher trop longtemps.

- Je vous recommande surtout de ne pas ouvrir la boîte avant d'être revenus chez vous, fait le jeune gars d'un ton grave.

Les acheteurs d'esprit

Les deux conseillers reprennent la direction de leur village. Un peu avant d'y arriver, ils ont envie de prendre un peu de repos et vont s'abriter dans une grange.

- Compâtré, dit l'un, no sin bintou arvâ, prénien na voudra d'esprit, on fara bin attinchon dé pâ l'léché einalâ. (Compère, nous sommes bientôt arrivés, prenons un peu d'esprit, on fera bien attention de ne pas le laisser s'en aller)

Ils ouvrent la boîte et, bien entendu, la souris se sauve.

- Compâtré, compâtré, mon Dju, mon Dju, l'esprit é via ! (Compère, compère, mon Dieu, mon Dieu, l'esprit est parti !)

La souris ayant disparu dans le foin, nos deux compères se mettent à le retourner sens dessus  dessous, en jurant tant et plus. Ils font un tel vacarme que le fermier finit par arriver.

- Ah ! pour'omo, no-z-in perdu l'esprit ! (Ah ! pauvre homme, nous avons perdu l'esprit !)

- Je le vois bien, fait le fermier. Allez ! remettez tout ce foin en place et allez-vous-en !

Vous pensez bien qu'à saint-Laurent, l'accueil qu'on leur fit ne fut pas des plus chaleureux. Cependant, on crut ce qu'ils racontèrent...

Quelques temps plus tard, en se rendant au marché, les deux conseillers passèrent devant la grange et en virent s'échapper un lièvre.

 

 

Les acheteurs d'esprit

- Avêta, compâtré, kmé l'esprit a dza créchu da poé l'âtre dzor, s'exclama l'un d'eux. Ah, s'no l'aïen pâ lâcha etsapâ ! (Regarde, compère, comment l'esprit a déjà grandi depuis l'autre jour. Ah ! si nous ne l'avions pas laissé échapper !)

Contes et légendes de Savoie - Monique de Huertas

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